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  • Nouveau Regard

Protestations au Sénégal - des symboles français visés

Aujourd'hui, nous nous penchons sur l'actualité au Sénégal où une crise sans précédent agite le pays depuis le début du mois de mars 2021. A l'origine privée, cette crise est devenue politique puis sociale. Ce sont des enseignes françaises telles que Auchan et Total qui ont été la cible d’un violent mouvement de protestation. Avant d’analyser l’expression de ce sentiment à l’égard de la France, on vous retrace l’histoire en 4 dates clés :


3 février : Une jeune femme employée d'un salon de massage de Dakar, capitale du Sénégal, porte plainte contre Ousmane Sonko « pour viols et menace de mort », accusations qu’il dément fermement.

Ousmane Sonko est député et l’un des principaux opposants politique du pouvoir actuel : un candidat anti-système aux discours anti-élite, parfois anti-français, nationaliste et patriote, qui condamne notamment une économie sénégalaise dominée par des intérêts étrangers. Il s’est classé 3ème des dernières élections présidentielles de 2019 avec 15,67% des voix (contre 58,26% pour le Président sortant Macky Sall) et gagne en popularité au fil des années, surtout auprès de la jeunesse. On rappelle que 50% de la population sénégalaise a moins de 21 ans !


26 février : L’Assemblée Nationale lève l'immunité parlementaire de Sonko pour que la justice puisse débuter son enquête. L’affaire privée devient politique : on accuse un complot du président actuel Macky Sall pour écarter Sonko en vue des prochaines élections présidentielles de 2024. Les jeunes se voient privés de leur porte-parole, le climat est tendu.


3 mars : En se rendant au tribunal pour son audition, Ousmane Sonko est accompagné d’un impressionnant cortège de soutien, majoritairement jeune, et s’accorde des bains de foules en passant notamment par les universités. Il sera arrêté dans la journée par la police sénégalaise « pour trouble à l’ordre public et participation à une manifestation interdite ». La colère monte, on exige la liberté de Sonko, les manifestations se transforment en émeutes, longues de 5 jours, durant lesquelles des enseignes françaises telles que Total et Auchan sont prises pour cibles et pillées. La colère dépasse l’affaire judiciaire et politique pour laisser apparaître une crise sociale profonde, portée notamment par ces contestations contre la France, lui reprochant de « piller le pays de ses richesses » et de soutenir le pouvoir en place.


8 mars : La garde à vue de Sonko est finalement levée. Le Président Macky Sall prendra la parole dans la foulée, appelant au calme et annonçant la fin du couvre feu à 21h pour permettre à la vie économique de reprendre, en réponse à l’appel de détresse de la jeunesse.


Ce que l’on retient de cette affaire, et ce que nous voulons éclaircir dans cet article, c’est le sentiment de colère à l’égard de la France qui est ressorti de cette vague de protestation. Un sentiment exprimé par une grande partie de la jeunesse sénégalaise mais également partagé dans certains des 14 pays d’Afrique subsaharienne anciennement sous-tutelle française, notamment au Mali ou en Côte d’ivoire.


Maintenant 60 ans après l’indépendance de ces pays, la France est-elle encore responsable des problèmes de l’Afrique ? Le Nouveau Regard veut vous montrer qu’encore une fois, la réponse n’est jamais totalement positive, ni totalement négative.


La France, cible des contestations


La colère des peuples d'Afrique subsaharienne provient avant tout d’un quotidien toujours aussi précaire pour une grande partie des populations : des taux de chômage élevés, une pauvreté omniprésente, une sécurité instable et une succession de gouvernements, plus ou moins démocratiques, qui peinent à offrir une perspective de développement et d’espoir à leurs peuples. Ce sentiment de rancoeur contre la France, lié de toute évidence à une histoire commune, tire son explication sur deux axes :


La proximité de la France avec les dirigeants africains. Ce ne sont pas les français qui sont visés, mais plutôt la politique de la France à l'égard de l’Afrique. Ce qui est reproché, c’est la complaisance de la France avec des personnalités africaines au pouvoir qui cumulent les mandats et les bilans politiques et économiques peu encourageants. Les Africains ne perçoivent pas dans leur quotidien les conséquences normalement positives des discussions et sommets des dirigeants africains avec les présidents français. Le véritable problème semblerait de voir accueilli sur le perron de l’Elysée des présidents africains perçus pour responsables de beaucoup de problèmes dans leur pays, un accueil perçu symboliquement comme un soutien de la France à ces régimes.


Une trop forte présence économique et militaire française. Durant les 5 jours d’émeutes du début du mois au Sénégal, 32 magasins Auchan du pays ont subi des saccages. Bien qu’il condamne ces violences, Ousmane Sonko reproche la trop forte présence des entreprises françaises : « on nous parle de taux de croissance, mais la pauvreté n’a pas pour autant reculée ». Encore une fois, c’est le manque de vision sur le fruit des activités économiques et des ressources que disposent ces pays qui est la source de cette frustration. Enfin, la présence militaire gêne également, à travers l’opération Barkhane, sujet que nous avons traité précédemment. En effet, les militaires français sont présents principalement au Mali, au cœur des affrontements avec les organisations terroristes, mais des routes clés de l’opération Barkhane passent par le Sénégal. « Les militaires doivent dégager », « La France, dégage », ces revendications se font de plus en plus entendre, principalement au Mali, dénonçant une mise sous-tutelle insupportable.


Est-ce réellement un problème français ?


« Quand la France est trop éloignée de l’Afrique, on dit qu’elle l’abandonne. Quand elle est trop proche, on accuse des relents colonialistes. La réalité est bien plus ambiguë et complexe » - Jean-Christophe Rufin, ancien ambassadeur de France au Sénégal.


Concernant la politique de la France à l’égard de l’Afrique, comment soutenir leur développement ? Il est difficile de contester la volonté des présidents français d’installer une véritable relation de coopération sur le plan économique et sécuritaire avec les pays de l’Afrique subsaharienne. La visite d’Emmanuel Macron au Sénégal en février 2018 s’était soldée par la confirmation d’une aide internationale de 200 millions d’euros pour l’éducation. Début mars 2021, l’Assemblée nationale française adoptait à l’unanimité son plan d’Aide Publique au Développement de 10,7 milliards d’euros (0,7% du PIB), centré principalement sur l’Afrique. Sur le plan de la collaboration, à qui d’autre le président français peut-il s’adresser que les dirigeants élus sur place ? L’ONU émet des avis sur les régimes politiques des pays mais le principe d’ingérence veut qu’aucun Etat ne puisse intervenir dans la gestion interne d’un autre Etat. Certains reprochent donc aux opposants politiques africains d’alimenter les protestations en disant que la France soutient des régimes totalitaires corrompus.

Concernant la présence militaire, si François Hollande n’avait pas lancé l’opération Barkhane, les organisations terroristes avaient de fortes chances d’atteindre Bamako, la capitale du Mali. Et la volonté d’Emmanuel Macron de faire perdurer cette opération et de travailler avec les dirigeants des pays du Sahel amène un peu de stabilité sécuritaire aux africains.


Un problème au niveau de l’élite africaine ? Est-ce que les problèmes politiques et économiques de l’Afrique subsaharienne ne proviendraient pas plutôt des responsables politiques locaux ? L’Etat français est loin d’être le seul à être impliqué en Afrique. La Chine, la Russie ou encore des pays du Moyen-Orient ainsi que diverses entreprises privées investissent massivement dans la région. Les affaires d’influences et d’échanges sont connues. Pour citer un exemple, le Président togolais avait accepté un financement de l’entreprise Bolloré pour sa campagne de réélection en échange d’une concession sur le port de la capitale togolaise. L’Etat français ne peut pas intervenir dans ces affaires privées. Cela fait 60 ans que les pays africains sont indépendants, la responsabilité n’incombe-t-elle pas uniquement aux gouvernants africains ?


Le Sénégal a longtemps été un modèle de démocratie en Afrique subsaharienne, avec le suffrage universel en place dès 1948. On garde généralement un bon souvenir de Léopold Sédar Senghor, écrivain et académicien, Président de 1960 à 1980 qui témoigne d’une véritable histoire d’amour entre le Sénégal et la France. Mais aujourd’hui, la pauvreté et le chômage des jeunes n’est pas résolu et l’enquête sur l’opposant politique Ousmane Sonko se poursuit.


Pour info :


Les 4 présidents Sénégalais depuis l’indépendance de 1960 :

  • Léopold Sédar Senghor (1960 - 1980)

  • Adbou Diouf (1981 - 2000)

  • Abdoulaye Wade (2000 - 2012)

  • Macky Sall (2012 - Auj.)


Arte : La France est-elle responsable des problèmes de l’Afrique ? -https://www.youtube.com/watch?v=9r8OsRhh-PA&t=134s