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  • Lisa Brival

Myanmar : quand les militaires assomment la démocratie

Lundi 1er février 2021, les militaires birmans se sont emparés du pays. Un coup d’État qui a mis violemment fin à 10 années de transition démocratique, permettant ainsi à l’armée de récupérer de force une place qu’elle n’avait jamais véritablement abandonnée. La prise de contrôle du pays par l’armée birmane a engendré révoltes et émeutes de la part des civils. Conclusion : plus de 600 personnes sont mortes. Chaque jour, une personne de plus est victime de ce chaos.


Récapitulons …


En août 2007, le gouvernement birman - dirigé par les militaires depuis 1962 - a brusquement augmenté le prix de plusieurs sources d’énergie : l’essence, le diesel ou encore le gaz. Pourquoi cette augmentation soudaine des prix me direz-vous ? Officiellement, c’était pour faire face à l’augmentation du prix des hydrocarbures. Officieusement, elle aurait été rendue nécessaire par la mauvaise gestion de l’économie birmane par la junte (Gouvernement à caractère autoritaire et le plus souvent militaire, issu d'un coup d'État) au pouvoir. Cette hausse a engendré des manifestations dans l’ancienne capitale birmane, Rangoon - manifestations impliquant des bonzes (moines bouddhiste), ce qui a valu au mouvement le surnom de révolution de safran (en référence à la couleur de leurs robes). Le gouvernement n’a pas réprimé les manifestations jusqu’au 26 septembre 2007 où les forces armées birmanes ont pris le contrôle des monastères, des centres du mouvement pro-démocrate et se sont opposées aux manifestants.


Les actions répressives envers les manifestants ont engendré la mort de 4 personnes et plusieurs centaines d’arrestations. Malheureusement ce n’était que le début. Des images filmées clandestinement et diffusées sur internet par des Birmans ont entraîné d’importantes réactions au niveau international. De nombreux pays ont exercé une pression sur les dictateurs birmans - même La Chine, initialement alliée du Myanmar (nouveau nom de la Birmanie), a demandé au gouvernement d’éviter tout dérapage et de ne pas ouvrir le feu sur les manifestants - anglais, français ou encore canadiens sont descendus dans les rues pour contester le régime dictatorial de Birmanie.


Cette Révolution de safran et les pressions internationales poussent les militaires à passer la main (plus ou moins).


Entre contrôle et espoir


En 2008, une nouvelle constitution est adoptée laissant place à plus de démocratie dans le pays, mais taillée sur-mesure pour que les militaires puissent garder la main. Entre autres, ils se réservent de facto 25% des sièges des deux chambres du parlement. Cela pèse lourd dans le pouvoir politique et la prise de décision concernant les réformes constitutionnelles. Secondo, la nouvelle constitution ne permet pas au conjoint ou parent d’un étranger de se présenter à la magistrature suprême, excellent moyen d’écarter la cheffe de l’opposition Aung San Suu Kyi, mariée à un britannique. En 2008, l’armée est encore au pouvoir jusqu’aux premières élections en 2010. Et là…


Et bien non, ces élections sont dénoncées comme étant une véritable mascarade, corrompues et sont donc boycottées par l’opposition. C’est le Parti de l’union, de la solidarité et du développement (PUSD), parti créé par les militaires, qui remporte la majorité des sièges. En 2011, le gouvernement se dissout et passe le relais à un pouvoir civil - détenu par des militaires - qui reste au pouvoir jusqu’en 2016. En parallèle de ce grand repas de famille entre militaires, ils font preuve d’une légère ouverture d’esprit en libérant Aung San Suu Kyi en 2010 et en légalisant son parti, la Ligue Nationale pour la Démocratie (LND) en décembre 2011. Ces deux évènements ont apporté un souffle démocratique sur le pays avec : 89% des sièges pour la LND aux législatives partielles de 2012, une victoire à 57,6% des suffrages à la chambre des représentants lors des législatives de 2015 et 60,3% des sièges à la chambre des nationalités contre 4,9% pour le PUSD.


Une démocratie sous tutelle


Ces victoires, aussi belles soient-elles pour la démocratie prônée par Aung San Suu Kyi, se partagent. Aung San Suu Kyi ne peut se présenter à la présidence à cause de la Constitution de 2008, elle se débrouille donc pour qu’un de ses proches devienne président lors des élections de mars 2016. Htin Kyaw prend donc le pouvoir. La question d’Aung San Suu Kyi semble être : comment contourner la Constitution de 2008 afin de diriger le pays ? C’est là que le poste de conseiller spécial d’État est créé. Elle devient donc la cheffe de gouvernement. Cheffe d’un gouvernement entouré par des militaires omniprésents à cause de la Constitution de 2008 qui oblige les nouveaux arrivants de réserver aux anciens militaires membres du PUSD les principaux ministères régaliens. Le gouvernement partage le pouvoir, il partage un pays entre démocratie et “dictature” imposant à la fois liberté et autorité à ses habitants. Cette scission du pays impose une réserve de la part de la cheffe du gouvernement, Aung San Suu Kyi. Réserve l’ayant par exemple poussé à soutenir l’armée dans le massacre des Rohingyas pour ne pas les froisser.


La voix du peuple : la voix du plus fort ?


En 2020, les birmans retournent aux urnes et se mobilisent en masse en faveur du LND. Conclusion, le parti au pouvoir obtient 83,2% des sièges en jeu dans les deux chambres du parlement ce qui affirme le pouvoir d’Aung San Suu Kyi. Cette victoire montre aux militaires qu’ils perdent du terrain. D’autant plus que la LDN s’approche du seuil de 75% des sièges de l’Assemblée de l’Union - pourcentage permettant un changement de la Constitution et un écartement du pouvoir de l’armée. Stressant n’est-ce pas ?


La victoire de la LND engendre un déni massif de la part du commandant en chef de l’armée, Min Aung Hlaing. Selon lui, il y a eu fraude et il faut tout vérifier.

Après avoir tergiversé pendant plusieurs mois, l’armée reprend le pays de force avec le fameux Coup d’État du 1er février, qui - grâce à leur Constitution de 2008 - est effectué avec une certaine “légalité” comme le montre l’Infographie du Figaro ci-contre.

Aung San Suu Kyi est en prison pour détention illégale de talkies-walkies, violation des restrictions liées au coronavirus, violation d’une loi sur les télécommunications et incitation au trouble public. Selon Dorian Malovic, le spécialiste de l’Asie du journal La Croix, “Ces accusations ne sont qu’un prétexte pour justifier son arrestation. Les militaires n’ont pas supporté l’humiliation des législatives et ont eu peur que leurs prérogatives ne diminuent encore avec la victoire du parti d’Aung San Suu Kyi, devenue la femme forte de la Birmanie.”


L’arrestation de la cheffe du gouvernement et le coup d’État ont engendré un mouvement populaire conséquent. Les civils birmans ne se laissent pas faire, certains même au détriment de leur vie. Alors que la junte n’hésite pas à disperser la foule en tirant à balle réelle ou en utilisant d’autres armes létales - pratique condamnée par les États-Unis, l’Union Européenne et nombreux autres pays. Néanmoins la Chine, l’Inde et la Russie ont refusé de condamner formellement le coup d’État.


L’armée et les coups d’État font partie de l’Histoire Birmane : 1962, 1988, 1992 et 2021. Alors que les 10 dernières années offraient un semblant de démocratie au peuple birman, le coup d’État de début de 2021 arrive comme un malheureux retour en arrière. Et pourtant, face à la tempête militaire que subit le pays, c’est une Birmanie unie qui lutte et résiste avec ses trois doigts levés vers le ciel, ses pancartes en l’air, et ses hymnes en chœur.



Sources :